Un petit texte trouvé sur le site de ARTE...
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http://www.arte.tv/fr/Echappees-culturelles/50-incontournables-du-jazz-/1152528.html...
Ce n’est que rétrospectivement que l’on comprend la logique de l’histoire. Au départ, on observe de longs enchaînements de hasards, de coïncidences, de contradictions apparentes. Si l’on se penche sur les événements, on emploie automatiquement le conditionnel : que se serait-il passé si le professeur d’anglais
Abel Meeropol (alias Lewis Allan), originaire du Bronx, ne s’était pas mis dans la tête que
Billie Holiday, qui n’était absolument pas engagée sur le plan politique, devait chanter son poème intitulé «
Bitter Fruit », qu’il avait lui-même mis en musique sous le titre de «
Strange Fruit » ?
La chanteuse, elle savait effectivement pas quoi faire de cette chanson, qui n’avait rien de commun avec son répertoire habituel. Il fallut toute la force de persuasion de
Barney Josephson et de
Bob Gordon pour que
Billie Holiday accepte de l’interpréter. Barney Josephson et Bob Gordon dirigeaient alors le club « Café Society », seul du genre à être ouvert à toutes les races. C’est devant un public d’intellectuels, de militants de gauche, de bohèmes et d’amoureux du jazz qu’eut lieu la première : ce fut la naissance de la chanson la plus bouleversante jamais écrite sur la pratique du lynchage, la première fois où le jazz se mêlait explicitement à la critique sociale.
Par peur de protestations éventuelles d’Etats du sud, la maison de disques de
Billie Holiday, Columbia Records, refusa d’enregistrer le titre. La chanteuse réussit alors à convaincre Milt Gabler, propriétaire du petit label Commodore Records, de l’enregistrer. «
Strange Fruit » était devenu dans l’intervalle le point fort des apparitions sur scène de
Billie Holiday : c’était un morceau impressionnant, qu’elle chantait en dernier, et qui ne pouvait être suivi par aucun autre. L’enregistrement dura quatre heures, bien plus que pour un titre classique. Cette première prise reste la plus intense, la plus convaincante et la plus émouvante.
Tout y est parfait : le phrasé de
Billie Holiday, entre tristesse et rébellion, le texte, qui oscille entre poésie et accusation. L’arrangement,qui alterne entre intensité et calme, est génial sur le plan dramaturgique. «
Strange Fruit », qui fut boycotté par de nombreuses stations de radio, fut le plus grand succès de
Billie Holiday.
Les enregistrements de Commodore la montrent à l’apogée de son art, elle qui savait apporter les nuances les plus fines à ses interprétations. « Fine and Mellow », « Billie's Blues », composé par
Billie Holiday elle-même, « Yesterdays » : tous ces titres explorent l’univers de la mélancolie, qui est bien plus qu’une tristesse superficielle. Les nuances subtiles des sentiments, les contradictions intérieures, l’équilibre entre réserve et abandon, entre distance et proximité : personne n’a su rendre tout cela de façon aussi convaincante et réaliste que
Billie Holiday.
Sa musique a toujours été intime, et jouée sans grands effets de manches. Son registre vocal limité ne l’empêchait pas d’en tirer des subtilités infinies, pour elle et pour nous. C’était un microcosme des sentiments. Ces enregistrements ne présentent pas une surface sans failles, parfaitement lisse. Le phrasé de
Billie Holiday est sans cesse parcouru par des failles qui laissent apparaître ses troubles intérieurs. Les sons ne sont jamais ce qu’ils paraissent être.
Texte :
Harry Lachner