Une nuit à l'hotel en déplacement, et l'occasion de voir à la télévision un excellent documentaire sur
Strange Fruit. La commémoration de l'abolition de l'esclavagisme en était l'occasion idéale, et l'heure de diffusion, un peu plus de minuit sur France 2, la triste habitude (+ l'interdiction aux moins de 16 ans !!!).
Un excellent documentaire donc, qui permet de comprendre les conditions de création de cette chanson et de la replacer dans le contexte social et politique de l'Amérique des années 30. Qui permet également de réfléchir sur ce qu'est une grande chanson : un texte à la fois poétique, intelligent, politique, ne manquant pas d'humour noir, et surtout trouvant son interprète idéal :
Billie Holiday.
Strange Fruit a été élue chanson du siècle par le Time Magazine, et franchement si quelq'un a une meilleure idée, qu'il me la donne...
Si par le plus grand des hasards quelq'un ne connait pas cette chanson, voici une vidéo reprenant l'enregistrement initial de 1937, sous fond d'images du KKK (un peu trop démonstratives à mon goût) :
Billie Holiday 1, mais qui a le mérite de sous-titrer la traduction en français.
Le texte en anglais :
Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves
Blood at the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees
Pastoral scene of the gallant south
The bulging eyes and the twisted mouth
The scent of magnolia sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh
Here is a fruit for the crows to pluck
for the rain to gather
for the wind to suck
for the sun to rot
for the tree to drop
Here is a strange and bitter cropComposed by Abel Meeropol (aka Lewis Allan)
Originally sung by: Billie Holiday
Et sa traduction en français :
Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles, du sang aux racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du Sud,
Etrange fruit pendant aux peupliers.
Scène pastorale du "vaillant Sud",
Les yeux exorbités et la bouche tordue,
Parfum du magnolia doux et frais,
Puis la soudaine odeur de chair brûlée.
Fruit à déchiqueter pour les corbeaux,
Pour la pluie à récolter, pour le vent à assécher,
Pour le soleil à mûrir, pour les arbres à perdre,
Etrange et amère récolte.Ce superbe texte frappe d'abord par sa simplicité, son humour et la hardiesse de ses images. Il a été écrit, ainsi que la musique, en 1937 par un professeur d'anglais juif américain, activiste politique d'obédience communiste :
Abel Meeropol aka
Lewis Allan. Ce n'était pas une nouveauté qu'une oeuvre d'un parolier / compositeur juif américain soit reprise par des noirs américains, nous sommes alors en pleine
Tin Pan Alley, scène new-yorkaise des grandes comédies musicales des
Irving Berlin,
Hammerstein et autres
Gerschwin. La nouveauté est dans la tonalité politique de cette oeuvre.
Meeropol propose la chanson à
Billie Holiday, sans apparamment aucun échange financier, et cette dernière la chante pour la première fois en 1939 au
Café Society de New-York, seul lieu musical mixte de l'époque, marginal mais hautement fréquenté par les artistes et intellectuels de l'époque.
Le contraste est alors saisissant entre le New-York culturellement trépidant des années 30, mais socialement au bord du gouffre après la crise de 1929, et le Deep South raciste, terre des WASP et du KKK, ou le lynchage des noirs est alors pratique courante.
Billie Holiday, grâce à l'intensité de son interprétation, va alors cristaliser et symboliser la lutte naissante de la reconnaissance des droits civiques des noirs, aidée en cela par la communauté blanche syndicale et politisée de l'époque.
Abel Merropol devra d'ailleurs affronter les accusations du gouvernement américains au cours de la chasse aux communistes ouverte dès 1940. Il est à noter qu'il adoptera les enfants des époux
Rosenberg, condamnés à mort et exécuté en 1953.
Voici une interprétation de
Billie Holiday d'une intensité dramatique inouie filmée par la BBC (qui a d'ailleurs interdit d'antenne
Strange Fruit pendant de longues années) :
Billie Holiday 2Strange Fruit sera reprise par quelques artistes.
Pete Seeger,
Josh White,
Nina Simone,
Carmen McRae,
UB 40 sont les principaux artistes qui oseront se frotter à ce texte et à la trace indélébile laissée par
Billie Holiday.
Une vidéo de
Nina Simone, on ne la voit pas chanter, juste des photos, mais beaucoup plus intéressantes que sur la première vidéo : on s'aperçoit en effet que ces lynchages sont de véritables petites fêtes, fréquentées par "d'honnètes gens"...
Une dernière plus récente de
Cassandra Wilson, en version blues.
Et pour la route, en écoute une version instrumentale par le
Lester Bowie's Brass Fantasy