
Analyse pénétrante de Laurent Goddet, dans son introduction à cet opus, nous rappelant à l’ordre dans la mesure où nous nous jouons trop paresseusement de cette propension à jouer dans le registre dithyrambique, dès lors qu’il s’agit de présenter un disque, usant et abusant des termes « indispensable, historique, chef d’œuvre ».
(Le dilemme de la critique est le suivant : choisir le registre de
l’émotion, dont le travers est celui de la métaphore, de l’analogie faciles ou bien celui de l
a technicité possiblement rébarbative, le plus souvent pondue par un critique-musicien. C’est le talent de l’auteur qui, dans les deux cas, emportera l’adhésion du lecteur selon la pente de sa sensibilité).
Pour ma part, j’ai une préférence pour les purs critiques de jazz (Frank Ténot et ses chroniques , Alain Gerber et sa trouvaille du texte historique reconstruit, et j’en oublie) qui sont, en sus d’être de fins exégètes de l’univers jazzistique, de remarquables plumes. D’un autre côté contradictoire, je reste ébloui par les textes d’un Laurent Cugny, sur son Las vegas Tango dédié à Gil Evans ou sur son Miles électrique, par exemple, ou d’un Paczinsky et son Histoire de la batterie ou par les positions intransigeantes d’un Jean-Louis Chautemps, ou d’un Marc-Edouard Nabe, tous quatre techniciens d’expérience de haute volée (et non pas de haute voltige, comme j’ai pu le lire sur ce forum, sinon bonjour à l'assureur !).
Mais là, il s’agit bien d’un disque hors du commun.
Jeanne Lee d’abord, une approche de la texture vocale tout en maîtrise de timbre, de justesse (on ne la prendra jamais en défaut quels que soient le morceau, le tempo, le mood), une voix de blues, la voix du coeur, mais transcendée, c’est-à-dire débluesée, sans les repères rassurants du blues habituel (sans roots diront certains, elle ne fait pas voir ses pieds plantés dans la boue du Mississippi ni son doigt faire tourner les glaçons d'un verre de mauvais bourbon dans un bar interlope de New York City). Goddet nous parle d’une présence maternelle, -et c’est très justement ressenti-, qui nous murmure des lullabies, nursery rhymes, chansons enfantines et autres ritournelles de notre enfance égarée,
et beaucoup plus encore.
Ran Blake ensuite, au piano, qui distille plus qu’il ne les joue, les stuctures des morceaux, (difficulté accrue pour la Lee qui s’en joue avec une assurance qui laisse pantois) en vrac : musicien ouvert, école française, courant Third Stream, jeu à la Paul Bley seconde époque, mûri à minuit passé aimerait-on croire, impressionniste, expérimental…étiquette underground, soit sans étiquette.
Autant le dire ici, Ran Blake est un pianiste atypique qui n’est pas un « pur » pianiste de jazz (bien absent des bacs jazz d'ailleurs) mais un musicien du suspens, du vide, du fil tendu sur les gouffres.
Disque exigeant mais « indispensable, historique, bref un chef d’œuvre » pour réabuser de la faiblesse citée plus haut...mais ô combien fondée ici!
Je rétropédale à mort : Jeanne Lee se retrouve sur l’Archie Shepp « Blasé » avec un My Sophisticated Lady d’anthologie, sur un « Soul Eyes » maginfique de l’album éponyme de Mal Waldron (BMG/RCA/Victor), sur un Marion Brown « Afternnon of a Georgia Faun » (ECM) et sur son « Natural Affinities » (Owl Records))
1 : Laura
2 : Blue Monk
3 : Church on Russell Street
4 : Where flamingos fly
5 : Season in the sun
6 : Summertime
7 : Lover man
8 : Evil blues
9 : Sometimes I feel like a motherless child
10 : When sunny gets blue
11 : Love isn’t everything
12 : Vanguard
13 : Left alone
14 He’s got the whole world in this hands
15 : Staight ahead
Jeanne Lee (vcl) except 3
Ran Blake (p) except on 9, 14)
George Duvivier (b) on 5,

Novembre et décembre 1961
CD BMG “Jazz !” + une floppée de chiffres