"La troisième bataille du jazz", Francis Marmande,

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"La troisième bataille du jazz", Francis Marmande,

Message  Steven le Lun 18 Sep 2006 - 11:59

Article de Francis Marmande dans Le Monde, intérressant mais il part un peu en [i]free style [/i]quelquefois...

[quote]La troisième bataille du jazz
LE MONDE 26.08.06


Dimanche 13 novembre 1966 : trois orchestres au programme du troisième concert du Paris Jazz Festival. Deux groupes aussi prestigieux que décevants autour de Max Roach (batterie), plus le quintet d'Albert Ayler, 30 ans, phare du free jazz. Emeute, horions, hernie disquaire, ambiance. En 1966, la grande majorité du pays tient encore le jazz pour une "musique de sauvages". S'agissant de la tradition européenne, elle parle, non sans quelque rengorgement de dindon, de "grande musique". Quant au terme de "concert", elle en chipote l'usage. Tout cela pour dire que l'intelligence des peuples ne fait pas que régresser.


Les frères Ayler, Albert (saxophone ténor) et Don (24 ans, trompette), donnent avec Michael Samson (violon), William Folwell (contrebasse) et Beaver Harris (batterie), leur première prestation en France. Jusqu'à ce dimanche de novembre, on connaît d'eux trois albums fondateurs ou haïs. Quarante ans plus tard, on lit que le public parisien les accueillit avec enthousiasme. Voire. A Pleyel, ce dimanche soir, ce fut à deux reprises un franc bordel : debout sur les sièges, la ligne rouge de Mai pour horizon, le peuple en armes (boulettes de papier, programmes en ailes volantes). De longues files indiennes quittaient la salle en grognant quelque apophtegme sournois. De vieux amis se bourrent de coups de boule au rythme de la fanfare. Dernier concert à déclencher une telle émeute dans les rangs.

Après l'irruption du jazz en personne, suivie de sa première révolution (Dizzy Gillespie à Pleyel, déjà en 1948) -, voici la troisième bataille du jazz, celle du free : la danse nuptiale sur la tombe du "djazz". Ou plutôt, la réappropriation de la musique par les musiciens afro-américains. "Free jazz", pour Ornette Coleman, l'auteur de l'album sous tableau de Jackson Pollock qui porte ce titre, signifie en style de slogan : "Libérez le jazz !", libérez-le du "jazzy". Moyennant quoi, Ornette se faisait tabasser, bec du saxophone planté dans le palais, pour crime de lèse-swing.

Or, découvrant les albums d'Ornette Coleman à Orléans (ville moyenne du centre de la France), Albert Ayler change de style. Tous deux seront d'ailleurs invités à jouer sur la tombe de John Coltrane en juillet 1967. N'allez pas croire qu'en 1967, en dehors des cercles d'avant-garde, cette mort suscita une commotion mondiale : sans quelques lignes de Lucien Malson dans Le Monde et un bref article dans Combat, personne n'aurait aperçu qu'avant ce funeste événement Coltrane était vivant.

Jusqu'à la révélation d'Ornette, Ayler joue comme on doit jouer : il joue dans l'esprit ; il souffle avec son père dans la fanfare funéraire de Cleveland ; il joue comme il joue en duo avec lui, à l'église baptiste ; il joue comme il a appris à la John Adams High School ; il joue le blues ainsi que le lui demande, excusez du peu, Little Walter ; il joue dans le plus pur style rhythm'n'blues avec les Jukes ; il joue bop aussi bien que rock and roll ; il joue à la perfection dans les special services de la 76e armée, basée dans les troupes de l'OTAN à Orléans. Il est musicien.

Autour d'Orléans, il anime le club des officiers avec le même coeur qu'un bal à Armentières, Olivet ou Lisieux. Avec le même coeur, la même foi, le même son. Il n'a qu'un son. Il monte des anches de plus en plus dures, de vrais baobabs en plastique. Moyennant quoi, il arrive à Pleyel précédé d'une réputation d'idiot musical. Tel est l'avis des musiciens parigots.

Engagé pour une paye dans l'armée, Ayler a séjourné deux ans dans le Loiret, défilant pour le 14 juillet 1959 à Paris, mais aussi à la fête Jeanne-d'Arc sur la place d'armes de sa ville. Il aimera jusqu'au bout jouer La Marseillaise avec entrain. Les plus futés prennent évidemment cette ardeur pour une dérision post-dadaïste. De très jolies photos le montrent en uniforme, tout souriant, aux côtés de gamins (de Paris) ravis. C'est un être délicieux, doux, policé, qui aime aimer. La seule chose qui l'intéresse, en dehors de l'amour de l'humanité, c'est le souffle, la langue, l'articulation, les dentales, le phrasé, pousser à l'infini ce son de cargo et rejoindre l'esprit saint. Bref, on le prend pour cinglé. Trois des artistes les plus subtils, les plus philosophes, les plus féminins du XXe siècle, John Coltrane, Ornette Coleman et Albert Ayler, auront été tenus pour demeurés.

Le samedi après-midi, en 1959, Ayler prend le train pour Paris. A Paris, Ayler court les clubs ainsi qu'il l'a toujours fait à Cleveland et ailleurs ; avec l'énergie qu'il met à jouer le blues ou les airs à la mode (Volare) dans les villages du Loiret. Mais à Paris, le plus souvent, il se fait jeter. Sa personnalité, l'absence heureuse de cynisme, ce son énorme, finissent par passer pour une provocation. Sans compter qu'il joue avec une liberté coupable : il attaque le thème à l'unisson avec les autres ; puis, tel un Picasso du sax, il déjante au chorus, hurle, glisse de clef de fa en ré mineur, fait sauter les serrures, ne dessine plus le nez au milieu de la figure, pleure, gémit, éclate de rire, ranime un zeste de gospel, suscite un soupçon de blues, un air de cornemuse, et fout le camp dans les étoiles. Rue de la Huchette, on n'était pas habitués. Sur ce, de Gaulle quitte l'OTAN.

A 30 ans, Ayler représente la figure la plus problématique du jazz à venir : objet de ferveur ou d'insultes, enthousiasmé par la vie, l'amour, la spiritualité, plus tous les musiciens qui l'ont précédé. Un coffret de neuf CD amoureusement façonné, une stèle (Revenant/Harmonia Mundi, 2004), en témoigne : en entretien avec Daniel Caux (fidèle) ou Koyama (bruyant), il jubile, exulte, parle vite, staccato, comme il joue -, la dramatisation en moins. Il ne dramatise que dans le jeu.

Il s'associe aux mouvements radicaux tout en restant radieux. Ceux qui lui pardonnent le moins sont les amis du jazz - au sens où l'on dit les amis des bêtes. Ayler leur casse leur fétiche, leur bel amour du jazz, leurs idoles, et pas mal de choses encore. Les autres - voisins de ghetto à Cleveland, villageois d'Evreux, gauchistes de province -, ne savent pas qu'il ne faut pas aimer. Ils fondent.

D'autant qu'en 1966, tout s'embrase d'un coup : la lutte pour les droits civiques, le Vietnam, la nouvelle critique, les films des frères Mekas, la révolution culturelle, le structuralisme, le premier Festival des arts nègres à Dakar, l'Odéon (bagarres rangées entre nervis d'Occident et partisans des Paravents de Genet). Breton et Giacometti disparaissent. Algirdas Greimas publie Sémantique structurale. Tout est sujet de bataille, dont justement Ma mère sort en édition posthume. Ça chauffe, mais quoi ?


Le 13 novembre, les musiciens français protestent. Ils s'estiment sous-représentés par le Paris Jazz Festival. La tournée des Américains montée par George Wein est à deux vitesses, mais personne ne le sait : on loge Stan Getz et Dave Brubeck en quatre-étoiles ; Ayler et sa troupe se partagent des turnes à trois lits.

Voilà ce que condense ce troupeau de cinq phénomènes défilant sur place, serrés de joie et de peur au milieu de l'immense scène de Pleyel. Hurlements de désir, fanfares sadiennes, célébrations, rigodon. Le frère Don Ayler n'a pas l'air le moins fou de la bande. Michel Samson, qui enseigne aujourd'hui l'instrument à l'université de Louisville (Kentucky), fait tout ce qu'un être humain peut faire à un violon. Juillet 2006 : je retrouve Sylvain Guérineau, mon voisin de gauche à Pleyel le 13 novembre 1966, fils de métayer vendômois, une vie d'instituteur de la République, un son de saxophone que tous les saxophonistes de la place aiment : "Sur le coup, j'étais révulsé. D'une part en tant que mao intégriste, comme défiguration du jazz, mais aussi parce que ça faisait musique de cirque. Pas sérieux, énorme : le violon électrique, je ne pouvais vraiment pas."

Depuis ce soir-là, mon voisin de gauche aura employé quarante ans de sa vie, non sans réussite, à retrouver le son d'Albert Ayler : "Le plus dingue, c'est que, ce soir-là, je suis passé à côté du son. Ça, je ne comprends pas. J'aimais Ornette, c'est vrai, mais là, je trouvais que ça charriait." On écoute deux secondes du concert qu'il n'a jamais réentendu : "C'est magnifique." Je lui rappelle que le 15 novembre 1966, deux jours après le concert, lors d'une répétition (enfin : on appelait ça comme ça...) de notre quartet, lui et son frère Daniel Guérineau (philosophe, trompettiste), avaient singé les frères Ayler à la perfection : "C'est vrai, mais ce qu'on singeait avec Daniel, c'était l'harmonie municipale, les "pas redoublés" de Gadenne, toutes ces bêtises qu'on nous faisait jouer. On se disait que, juste poussée, un poil déjantée, l'harmonie municipale de Vendôme n'était pas loin du compte. Le son, non : le son, le souffle étaient uniques."

Le 25 novembre 1970, quatre mois après deux concerts magiques à la Fondation Maeght, le corps d'Albert Ayler, 34 ans, fut repêché après cinq ou six jours d'immersion dans l'East River. La police new-yorkaise conclut à une mort par noyade.

Francis Marmande[/quote]

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Re: "La troisième bataille du jazz", Francis Marmande,

Message  Kalidas le Lun 18 Sep 2006 - 15:52

Beau morceau, j'aime beaucoup !

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